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-72-  posté le lundi 24 mars 2008 14:11




Je crois bien que les battements de mon cœur se sont subitement stoppés, comme pour stupidement palier un manque, une présence bien trop longtemps disparue. Ou peut-être simplement ce qui pourrait s’apparenter à un besoin d’amour refoulé, une étrange tendance à vouloir à tout prix vivre dans le passé et ses instants révolus.

Juste s’enfermer dans ses souvenirs, et ne jamais vouloir en sortir…
Je détourne le regard et fixe avec insistance la tombe immobile au bout de l’allée. Les fantômes n’existent pas. Ils n’ont même jamais existé. Ils restent seulement dans nos cœurs et nos esprits, indélogeables et éternels, comme de beaux souvenirs qui y seront à jamais gravés.






- Tu n’es pas lui…

Ma réplique est déconcertante, incohérente pour toute personne étrangère à mon passé. Mes mots se mêlent à mes larmes, que je laisse couler, impuissante. On n’oublie jamais vraiment, même si on s’en croit toujours capable…

- De quoi parlez-vous ? Me demande l’homme blond qui me fait face sans sourciller.


Sa voix est suave, chaude et agréable et un frisson me parcourt le corps.
Le même timbre de voix, la même assurance dans ses mots, la même impertinence… Il lui est identique en tout point. Je dois rêver, m’être enfermée dans un monde de folie.
Il n’est pas lui. Ne peut pas être lui. Ne doit pas être lui.





- Vous allez bien ? Continue-t-il.

La question qui fâche. Suis-je encore vraiment en mesure de me préoccuper de mon état de santé ? Non, en cet instant précis, je ne vais pas bien. Pas bien du tout.

- Je crois que oui, ai-je murmuré dans un souffle.

Se soustraire aux épreuves par le mensonge. Fuir les désillusions par les mystifications. Vouloir rester dans un rêve, dans une bulle imperméable. Accepter sa cécité pour mieux se préserver de la criante vérité du monde qui ne cesse de se dérober sous nos yeux. Et dire que pendant tout ce temps, j’étais presque parvenue à oublier la morsure affligeante du chagrin.

Presque…

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-73-  posté le lundi 24 mars 2008 14:56




Un sourire chaleureux se dessine sur son visage tandis que ses yeux verts mouchetés se plissent, éblouis par les rayons du soleil. Il porte une main à son front pour se soustraire de cette gêne passagère, et me fixe ainsi avec insistance.

- Vos larmes démentissent vos paroles, finit-il par ajouter doucement.

Je réprime un sanglot et le dévisage intensément, en prenant garde à rester le plus stoïque possible, sans que cela n’en paraisse cependant volontaire ou délibérément crispé.

- A votre avis, que font la plus part des gens quand ils se rendent dans ce genre d’endroit ? Du tricot ? Ai-je demandé avec un brin d’insolence, chassant de mes yeux les dégâts causés par mes larmes.

- Aux dernières nouvelles, la même chose que depuis des millénaires. Ils vont mal.





Un rictus légèrement moqueur se peint sur sa figure. Il semble presque amusé par la situation qui s’offre à lui, comme si de pouvoir ainsi tester les autres lui procurait un plaisir indéniable, une petite victoire sur la monotonie du quotidien. Je pousse un petit soupir, que j’essaye de rendre discret, mais une lassitude sans nom pèse en cet instant sur mes frêles épaules. Le poids des ans n’a toujours pas réussi à me protéger totalement. Il existera toujours des fardeaux qui seront trop lourds à porter, désespérément trop durs à oublier. Il existera toujours. Malgré moi.

- Mal, oui c’est sans doute le mot, ai-je soufflé.

Je relève la tête pour poser sur lui un regard empli de mélancolie, voilé par mon étrange curiosité face à cette étonnante ressemblance physique qui ne fait que me troubler chaque seconde davantage.

- Ça ira ?

J’élude sa question sans même m’en apercevoir, et d’un geste de la main, dégage sans grande conviction une mèche de cheveux qui me barre le visage et m’avance doucement vers lui.






- Vous lui ressemblez beaucoup, ai-je finalement murmuré après quelques secondes d’un silence pesant dans ce lieu de mort.

Surpris pour la première fois par mes paroles, il fronce les sourcils qui se joignent en un arc de cercle presque parfait. Devant son manque évident de répartie, j’en profite pour m’attarder sur chaque trait de son visage à la peau pâle. Les mêmes yeux rieurs, le même nez légèrement retroussé et une bouche tout aussi bien dessinée. Son épaisse crinière blonde encadre parfaitement son visage, et accentue la finesse de ses traits.

Seule la fine cicatrice zébrant sa lèvre me permet encore de me raccrocher à ce semblant de réalisme : ce n’est pas encore aujourd’hui que les cadavres sortiront de leurs tombes pour venir retrouver les vivants…

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-74-  posté le lundi 24 mars 2008 15:09




Immobile et désespérément silencieux, il me fixe avec des yeux dans lesquels je ne parviens pas à déterminer le moindre sentiment logiquement envisageable. Seulement un reste d’amertume et de rancœur, dissimulées derrière un écran voilé de peine.

- Vous connaissiez mon frère ? S’enquit-il enfin.

Sans le savoir, je l’avais deviné. Mes lèvres s’étirent timidement en une grimace qui se veut être une sorte de sourire mélancolique, mais mon visage ne semble guère coopératif vis-à-vis de toute expression de sentiments sincères.

- Sonny était votre frère ?

Il acquiesce silencieusement, et ses cheveux ondulent légèrement sous la brise printanière.

- Mon jumeau, pour être plus précis, avoue-t-il avec une moue contrariée, comme dérangé par cette vérité.






Ses dires ne m’étonnent pas le moins du monde. Il faudrait véritablement être aveugle pour ne pas s’en apercevoir. Le seul petit détail qui me chiffonne encore, c’est que Sonny de son vivant, ne m’avait jamais parlé de son frère. J’ignorais même jusqu’à son existence. Une petite pointe de remord et d’appréhensions me tord légèrement l’estomac.

Dois-je encore lui décerner le mérite d’un mensonge de plus pour élargir son palmarès impressionnant de salades en tout genre ? Même mort il arrive encore à me cacher la moitié de sa vie, c’est d’un pathétique. Je renifle dédaigneusement et braque vers l’homme qui me fait face un regard brûlant. Reste encore à déterminer si c’est de rancœur ou de l’espoir. Je crois en être moi-même incapable d’en discerner l’origine, la cause et la portée. J’affronte le clone de celui qui fut un court instant le pilier de ma vie, et cela n’a rien d’enviable, ni d’agréable. C’était comme si ces dix-neuf années ne s’étaient jamais écoulées. Comme si au fond, j’étais toujours restée la même femme capricieuse et amoureuse.

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-75-  posté le lundi 24 mars 2008 15:12




Je tente finalement de retrouver un semblant de lucidité, et le gratifie d’un sourire sarcastique.

- J’ignorais qu’il avait un frère.

Un vague hochement d’épaules me tient lieu de réponse, et il semblerait que je doive m’en contenter pour le moment. Cependant ma curiosité et mon intérêt sont loin d’être assouvis…

- Où se trouve sa tombe ? S’autorise-t-il finalement à me demander.

Je sursaute devant la sincérité de cette question qu’il semble considérer comme la chose la plus anodine qui soit.

- Ne me dites pas que vous ignorez où il repose ?






Un sourire mélancolique s’étire sur son visage et une moue légèrement gênée, comme un gamin pris en faute, remplace bien vite son air moqueur.

- A la base, m’explique-t-il, je suis venu ici pour voir ma mère.

C’est cette fois la déception qui laisse place à la surprise. La distance créée par l’écoulement du temps semble avoir accentué l’étrange fossé qui sépare deux êtres si semblables, mais paradoxalement si différents.
Il est lui sans l’être, le complète sans le côtoyer, comme un tout, indissociable mais aux divergences pourtant étrangement visibles et délimitées.


- Marie est morte ? L’ai-je questionné, incrédule.

- Il y a trois mois oui.

Je plaque violemment une main sur ma bouche devant l’énormité de mon ignorance. Trois mois que la mère d’Opale n’était plus et voilà que je me retrouvais comme une idiote à écarquiller les yeux et cligner indolemment des paupières devant un parfait inconnu au visage pourtant si familier.

- Je suis désolée, je l’ignorais, ai-je soufflé.






- Ne t’en fais pas, s’écrie une voix que j’identifie dès la première syllabe prononcée, personne n’est parfait.

Je détourne le regard des yeux étincelants du jumeau de Sonny et rencontre celui, toujours aussi pétillant, d’Opale qui me dévisage en souriant et en fronçant le nez, elle aussi aveuglée par le soleil éclatant de ce début d’après-midi.

- Tu ne pouvais pas savoir un truc que j’ai pris soin de te cacher tu ne crois pas ?





Elle s’avance jusqu’à nous et envoie sa superbe chevelure blonde valser dans son dos. Près d’elle se tient une adolescente aux cheveux d’un roux flamboyant, à la jolie frimousse parsemée de tâches de rousseurs. Elle me dédie un petit sourire timide et se jette dans les bras de son oncle avec plaisir, dès que celui-ci se fut retourné.

- Tonton ! Hurle-t-elle, émerveillée de pouvoir enfin rencontré une personne partageant le même sang, alors qu’il l’accueille à bras ouverts et la fait voltiger dans les airs en riant aux éclats.

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-76-  posté le lundi 24 mars 2008 15:22




Opale s’avance jusqu’à se tenir à mes côtés. Elle observe un instant le petit manège bercés par les cris joyeux de sa fille et de son frère avant de me dire, avec une pointe de regret dans la voix :

- Je suis désolée que tu l’apprennes de cette manière.

Je ne sais sincèrement pas quoi répondre. Je suis partagée entre la colère et le soulagement, l’amertume et la joie. Le voir ainsi se tenir devant moi me replonge dans ces doux moments oubliés, mais paradoxalement rouvre une plaie qui a mis si longtemps à cicatriser.

- Si même lui ne m’en avait pas parlé, c’est qu’il devait y avoir une raison…






Ces mots me pèsent, même si je les pense et qu’ils ne sont que pure vérité. Je suis et serai sans doute toujours ainsi, rancunière. Je lui en veux de m’avoir si souvent menti, mais je n’ai jamais vraiment su lui en tenir rigueur. On a tous des secrets que l’on aimerait amener avec nous dans la tombe, même si certaines personnes sont encore là pour en déterrer les mystères et les étaler aux yeux de tous.

- C’est la première fois que je revois Chris depuis presque trente ans Kendra.

J’avale péniblement ma salive et me force à détacher mon regard du petit duo qui se chamaille tendrement devant nous.

- Il est revenu des Etats-Unis spécialement pour notre mère, continue-t-elle.

J’hoche imperceptiblement la tête et dévisage la femme blonde qui demeure les yeux rivés sur sa fille.

- Pourquoi ce si long silence ? Ai-je demandé.





Elle inspire calmement une grande bouffée d’air et braque sur moi ses prunelles étincelantes.

- Ne te fis pas à leur ressemblance et son air angélique Kendra, Chris est loin d’être un ange…, lâche-t-elle dans un souffle sans vraiment répondre à la question.

- Sonny n’en étais pas un non plus, lui ai-je rappelé.

Elle rit doucement et ses cheveux blonds ondulent doucement, bercés par une brise agréable.

- C’est vrai, admit-elle.

Je ferme lentement les yeux et me laisse aller à des moments enfuis en ma mémoire. Des moments délicieux, bien avant ma vie actuelle, loin des tracas de la responsabilité parentale. J’aimerai me convaincre d’arrêter de croire en quelque chose d’impossible. Espérer ne m’a jamais apporté la moindre réponse. Seulement des doutes.

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