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-92-  posté le lundi 07 avril 2008 22:15




Montant deux par deux les escaliers de bois qui craquent légèrement à mon passage sans pour autant que cela ne m’inquiète véritablement, j’arrive rapidement à l’étage supérieur. Je me stoppe volontairement et détaille les lieux avec attention. Il est plutôt rare que je me rende chez les jumeaux. Cela est sans doute dû à la stricte autorité de sa mère au sujet de tout ce qui concerne les visites amicales ou bien de ma simple et profonde aversion pour cet endroit, que je trouve étrangement vidé de vie. Tout y semble froid et triste, comme si l’atmosphère étouffante des crises quotidiennes qu’ils s’efforcent tous de masquer avaient souillé ce lieu, et y avaient déposé une marque indélébile.

Silencieuse, je parcours une dernière fois l’endroit du regard et me résigne finalement à m’avancer vers une porte à laquelle je n’ai pas le temps de frapper, arrêtée net par l’ouverture rapide d’une autre, située à l’opposé de celle-ci. Je détourne rapidement le regard et manque tomber des nues lorsque j’aperçois derrière la porte entrebâillée une silhouette familière.





Debout et à demi masqué par le battant de bois clair, Josh me dévisage, incrédule.

- Kaley ?

Il s’extirpe rapidement de la pièce et s’avance jusqu’à moi, vêtu en tout et pour tout d’une simple serviette de bain négligemment nouée à la taille. Je laisse un instant mon regard parcourir son corps, comme par habitude. Le torse encore ruisselant de gouttelettes d’eau, il s’arrête face à moi et me dévisage sans broncher, un petit sourire animant ses lèvres.

- Qu’est ce que tu fais là ? Me demande-t-il.

- Je pourrais te retourner la question, lui ai-je fait remarquer.

Liés par de nombreux amis en commun, nous en arrivons encore à demander l’autre les raisons de sa présence dans tel ou tel lieu. Comme si le devoir s’assurer de la validité de nos motifs étaient devenu quelque chose de prioritaire, sans pour autant avoir la moindre idée de ce qui nous pousse encore à agir de la sorte.






- Je suis rentré de l’entrainement de basket avec Ethan, répond-il finalement sans s’arrêter sur ma précédente réaction.

Je le fixe, dubitative. Depuis notre première rencontre, Josh n’a jamais su ou pu s’offusquer de mes actes ou de mes paroles. Il acceptait et continue d’accepter sans broncher. Ses réactions me laissent quelques fois perplexes. Plus sensible que la moyenne, il n’en laisse pas moins paraître une étrange impression de force, de volonté de faire fi des actions extérieures. Comme s’il refusait de se laisser atteindre par des choses qui n’avaient pas le mérite de l’être. C’est sans doute cette habilité qui m’a toujours attirée vers lui, sans que je m’en rende pour autant compte. Orphelin de naissance, il n’a pas eu une enfance des plus aisées. Depuis, ce sentiment de pitié et cette volonté de vouloir protéger cette personne qui n’a jamais pu l’être auparavant m’aident à comprendre ce pourquoi je me suis attachée à lui. Je voulais juste l’aider à se sentir moins seul…

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-93-  posté le lundi 07 avril 2008 22:24





Sans que je ne m’en rende vraiment compte, un silence pesant c’est installé entre nous. Je ne trouve rien à dire, et lui certainement rien à répondre à mon mutisme. Cette situation aurait pu être d’un romantisme ou d’une absurdité sans pareil, et pourtant je me surprends à espérer que ce moment s’éternise. Sa présence me soulage. Elle l’a toujours fait d’ailleurs…

- Je suis venue voir Kali, ai-je à mon tour vaguement murmuré.

- Elle n’est pas sortie de sa chambre depuis que nous sommes rentrés, me précise-t-il.

- Je m’en serais doutée…





Je fais volte-face et laisse Josh planté à demi-nu au milieu du couloir. Je sens son regard peser dans mon dos, mais essaye tant bien que mal de ne pas y prêter attention. Si je ne partage pas ses sentiments profonds, je n’en reste pas moins une femme avec des envies et des besoins, et s’il continue à me jeter des regards langoureux à chacune de nos rencontres, je risque certainement de lui sauter dessus dans les prochaines 24 heures, une situation que je souhaite éviter à tout prix. Alors serviette de bain ou non, torse nu ou non, reste le plus loin possible de moi, Josh Sanders.

- Tu devrais peut-être aller t’habiller, lui ai-je suggéré.

Il baisse les yeux et détaille sa tenue avec une moue suspicieuse.

-
Bonne idée, s’exclame-t-il en se passant une main dans les cheveux pour y déloger les dernières traces d’humidité.





Sur ces derniers mots, il s’éloigne et referme soigneusement la porte derrière lui. Je soupire de soulagement et décide de continuer mon chemin vers ce pourquoi je suis venue. En deux foulées je me retrouve devant la porte de la chambre de Kali contre laquelle je toque rapidement. Si elle se révèle avoir les mêmes tendances impulsives que son frère vis-à-vis de la fermeture des portes au nez des gens, je jure de ne plus jamais remettre les pieds dans cette maison de toute ma vie…

- Entre, m’annonce une voix tremblante.

Je pousse la porte tandis que j’entends les bruits de pas étouffés d’Ethan montant les escaliers. Après avoir soigneusement refermé le battant derrière moi, je me permets une rapide inspection des lieux avant que mon regard se pose sur Kali assise à même le sol, les bras encerclant ses jambes.

- Kali ? Ça va aller ?






Elle détache son attention du mur qui lui fait face et braque vers moi un regard meurtri. Une trace de main encore légèrement visible s’étale le long de sa joue rougie. Sans un mot, je m’installe silencieusement à ses côtés.

- Qu’est ce que tu lui as encore dit ? Lui ai-je demandé sans cacher mon exaspération.

Elle relève doucement la tête, mais conserve les yeux fixés sur un point invisible devant elle.

- Qu’elle n’avait jamais été ma mère.






Je me demande sincèrement comment une famille peut en arriver à de telles extrémités. Le lien entre une mère et sa fille ne peut se briser pour de quelconques absurdités, ou alors c’est qu’il n’a jamais vraiment eu lieu d’exister. Je dévisage Kali qui évite avec soin mon regard. Elle n’a jamais su aimé sa mère et sa mère n’a jamais réussi à lui exprimer son amour. Elle a toujours été considérée comme l’enfant non désiré, le fardeau qui n’aurait jamais dû voir le jour. La jumelle de trop, quelques trois minutes plus tard…

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-94-  posté le lundi 07 avril 2008 22:31




Je comprends son mépris et les raisons de sa colère. Cependant, cette obstination à vouloir à tout prix blesser l’autre me surprend totalement. Passer sa vie à maudire quelqu’un n’enlèvera jamais le poids qui pèse sur son cœur. Alors même si cette véhémence la soulage partiellement, elle n’en fera également que la blesser encore davantage.

- Tu ne crois pas que tu devrais arrêter cette stupide guéguerre avec ta mère. Ça ne t’apporte rien, et même pire, ça te fait à l’instant présent carrément mal à la joue.





Un sourire amusé nait de mon étonnante déclaration. Kali est une grande habituée de mes allusions particulièrement détournées.

- Si ce n’était que le mal de joue, souffle-t-elle.

- Tu sais parfaitement ce que j’ai voulu dire, ai-je rétorqué.

Un petit soupire excédé s’échappe de ses lèvres entrouvertes. Elle sait parfaitement que j’ai raison, mais n’arrive pas à se résoudre à se lancer dans l’exécution d’un tel acte. Ce serait comme trahir son enfance, trahir cette haine féroce qui l’a toujours opposée à sa mère. Il est de toute façon trop tard pour pardonner, d’un côté comme de l’autre. Les jeux sont faits, et ce depuis bien longtemps…






- Allez, hors de question que je te laisse te morfondre seule dans ta chambre à broyer du noir. Je connais quelqu’un qui sera ravi de te voir débarquer à l’improviste.

Le clin d’œil qui ponctue cette remarque fait place à une moue dubitative sur le visage de mon amie.

- Je ne suis pas sûre que…

Je la coupe d’un rapidement mouvement de main et l’empoigne par le bras pour lui permettre de se relever. Forcée de se tenir debout, elle se résigne finalement à me suivre sans opposer de résistance. Je sais qu’au fond, elle est ravie de pouvoir délaisser le temps de quelques heures cet endroit miteux pour aller retrouver des personnes chères…





Nous dégringolons les escaliers sans croiser âme qui vive et nos pas nous conduisent rapidement à l’extérieur de la bâtisse. Je gratifie Kali d’un sourire confiant et l’entraîne derrière moi sans plus tarder, elle se laisse faire sans mot dire, et se contente de me suivre calmement, sans que soit visible sur son visage la moindre trace de joie ou de tristesse. Tiraillée entre un vide maternel et un amour fraternel, elle se laisse sombrer dans l’indifférence du moment… Alors si mon frère est tout pour elle, j’espère sincèrement qu’il parviendra à faire renaître ce sourire qui illuminait auparavant son visage…

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-95-  posté le lundi 07 avril 2008 22:37




Les notes rythmées de la guitare nous bercent agréablement et chacun apprécie cette pause musicale à sa façon. Totalement absorbé par la mélodie que joue avec brio Matthew, Hayden balance négligemment la tête de gauche à droite en rythme, tout en laissant ses mains parcourir machinalement le corps de Kali qui semble avoir retrouvé quelques couleurs, et un semblant de sourire fleuri désormais sur son visage.





 C’était comme si se retrouver au creux de ses bras lui faisait oublier ses tracas et ses blessures. Pour elle, il était son bouclier, son rempart et sa force. Ce à quoi elle s’accroche lorsque tout va mal… Ces débordements d’affection Hayden a toujours su très bien s’en accommoder. Je dirais même qu’il les accepte et les encourage avec plaisir. Ils forment simplement un joli petit couple, solide et particulièrement bien assorti. Ils se complètent là où certains n’arrivent qu’à accentuer leurs différences…






Je laisse là mes observations pour me concentrer ensuite sur le jeune clown blond qui maugrée seul depuis maintenant cinq bonnes minutes, avachi sur le parquet. Dorian a toujours eu le don de me faire rire, et je mettrai ma main à couper que je ne suis pas la seule... Un personnage singulier, à la personnalité atypique et aux réactions imprévisibles. Dorian est beau, et il le sait, cependant il n'essaye pas d'en tirer un quelconque avantage. Il se fiche comme d'une guigne de l'apparence que peuvent bien avoir les choses...

Qui se douterait que derrière cette bouille d’ange blond se cache une personne caractérielle, aux plaisenteries démentielles et irrésistiblement attirée par les personnes du même sexe ? Si faire déchanter la gente féminine semble être devenu son passe temps favori, Dorian n’en reste cependant pas moins quelqu’un de particulièrement secret et réticent à alimenter les sujets concernant sa vie privée. Alors bien que l’on puisse apparenter son irréversible moquerie envers autrui comme l'une de ses occupations favorites, s’étaler au sujet de la sienne paraît plutôt être la chose la plus rare qui provienne spontanément de sa personne. C’était comme si ce qui pouvait bien lui arriver n’avait pas la moindre importance, tant que personne en face ne tentait de s’en soucier. Se cacher derrière des sourires, à l’abri des opinions semble être devenu pour lui son plus sûr moyen de protection…






Je ne sais finalement que peu de choses le concernant, mais ce peu que j’en connais déjà me suffit amplement pour savoir que c’est un homme sympathique et agréable, sans chichi ou problème en tout genre. Quelqu’un de fiable qui fuit les ennuis comme la peste, ce qui, au milieu de cette bande de dépressifs chroniques, ne peut que me réjouir un minimum. Enfin quelqu’un de passablement stable, capable de s’assumer tout seul, ce qui n’est pas donné tout les jours de voir, dans la vie d’une femme. Les miracles, ça se respecte...

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-96-  posté le lundi 07 avril 2008 22:43




Je réprime une vague envie de rire devant son regard vitreux et ses paupières qui semblent devenir de plus en plus lourdes, mais m’abstiens de toute remarque désobligeante. Ces derniers temps je suis passée maître dans l’art du « parler pour ne rien dire », lorsque ce n’est pas « dire des imbécilités pour avoir une excuse valable afin d’emmerder le monde » mais arrive encore à me contenir dans certaines situations.

- Dorian tu piques du nez, l’interpelle finalement une voix que j’identifie comme celle de mon frère, me tirant immédiatement de mes pensées sordides.

- Je te signale, réplique le concerné, que moi je bosse et que je ne passe pas mes journées le cul posé sur une chaise à écouter des monologues soporifiques.





Perturbé par ce soudain trouble vocal, Matthew rate quelque chose dans sa partition, et une énorme fausse note se fraye une place dans la mélodie. Contrarié par ce désordre occasionnel, il pousse un bref juron et se concentre de nouveau sur les cordes jouant entre ses doigts. Je ne le quitte pas du regard tandis qu’il reprend là où il s’était arrêté. Sa musique est des plus reposantes, bien loin des concerts de rock durant lesquels les instruments subissent les pires tortures qui soient.

Les yeux rivés sur son étonnante chevelure rousse, un petit sourire moqueur se dessine sur mes lèvres. Je considère Matthew presque comme un cousin, puisque nous avons passé notre enfance dans le même bac à sable, en compagnie d’une armée de sauts ou de pelles en tout genre, se chamaillant pour le moindre grain de sable dérobé. Malgré les années, il reste une personne proche, bien que nos sujets de dispute soient désormais devenus bien différents, enclenchés par de tout autres motifs. Quoi qu’il en soit, Matthew reste et restera sans doute pour moi un mystère à lui tout seul. Une énigme flegmatique ambulante, sans clé ni indice pour en percer le secret.






Lentement, il reprend en rythme ses accords qui s’enchaînent et se lient pour former une somptueuse mélodie que je devine pourtant improvisée. Si certains choisissent de vivre en compagnie des hommes, d’autres préfèrent de loin le silence musical des instruments. Matthew fait parti de cette catégorie, inlassablement guidé par le son de sa guitare, plutôt que par les piaillements intempestifs des filles qui lui courent après. Il se lasse si vite des choses, que tout vient rapidement à l’ennuyer, et sans doute nous les premiers…

- Dis moi Matthew, tu as déjà songé à fonder un groupe ? Lui demande brusquement Kali, faisant sursauter une nouvelle fois le jeune roux.

- Non, rétorque-t-il sans daigner lever les yeux vers elle. M’encombrer d’imbéciles incapables d’aligner deux semblants de notes justes me ferait plus chier qu’autre chose…

Au moins la réponse avait le mérite d’être claire. En plus d’être juste.

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