-102-  posté le vendredi 18 avril 2008 13:43




La journée s’est écoulée sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Fixant l’écran de la télévision sans vraiment le voir, Tyler reste immobile, assis à même le sol, l’esprit empli de questions sans réponses, mais pour lesquels il ne désire pourtant pas en avoir. A quoi bon se creuser la tête pour quelque chose d’aussi superficiel qu’une vérité pourrie par le temps et les sentiments ? Il a bien longtemps qu’il a arrêté de croire en ce futile espoir... L’espoir n’est pas ce qui lui a permis de tenir. L’espoir n’est pas sa promesse silencieuse de jours meilleurs. L’espoir se révèle finalement n’être pour lui qu’une pâle façade. Une simple prétention derrière laquelle beaucoup se murent pour faire taire leurs incertitudes… Parce que s’échiner à croire en la probable réalisation de nos rêves ne nous aidera qu’à entrevoir l’illusion du bonheur. Jamais de l’approcher davantage…





Cependant l’homme reste naïf et veut croire en cette espérance. Il s’y accroche et s’y arrime comme à une bouée de sauvetage, pour garder la tête hors de l’eau, coûte que coûte. Vouloir se voiler la face, fuir ses craintes mêlées d’appréhensions, et pouvoir continuer à ressentir cette chaleur autour de son cœur battant. Il espère parce que c’est certainement la dernière chose qu’il puisse encore faire en tant qu’être détruit, rongé par le sens même qu’il ne peut donner à sa vie. Des espoirs vains…





Tyler n’espère plus rien. Plus rien de la vie, plus rien de l’amour et plus rien des gens. Il a déjà trop donné. Trop perdu… Trop de sacrifices pour en arriver là. Eternellement seul à ruminer des pensées et des souhaits qu’il ne perçoit même plus. Il a appris à les ignorer. A les dédaigner pour qu’enfin ils arrêtent de le torturer. L’invisible enfui sous la surface, l’inaccessible dissimulé derrière une simple enveloppe charnelle, sous un amas de chair sur lequel il parvient encore à garder un semblant d’emprise. Son corps est le dernier rempart rationnel qu’il lui reste. Un point d’appui, un souvenir sur lequel s’appuyer pour fuir sa folie. Le dernier moyen qu’il a trouvé pour se prouver qu’il peut vivre encore. Il doit se faire une raison. Oublier pour mieux survivre. Fuir pour mieux subsister…





Essayer de remonter à la surface et y atteindre la rive. Il doute. Doute de lui, des autres, de la véracité même de l’instant. Il doute et pèche pas orgueil, vanité et désespoir. Se persuader qu’être fort permet de le devenir et également de le rester est absurde, il en est conscient. C’est une absurdité sans fondement contre laquelle il lutte, mais qui régulièrement encore le submerge. Parce qu’au-delà de l’homme se cache l’enfant…

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-103-  posté le vendredi 18 avril 2008 13:50




Les yeux pétillants de malice plongés dans les prunelles foncées de sa sœur, l’enfant s’autorise un sourire radieux avant de se jeter dans ses bras en riant aux éclats. Ainsi enlacés dans le jardin fleuri d’une petite et agréable maison, ils s’observent et se jaugent. Lentement, Tyler desserre son étreinte et se sépare à regret de sa grande sœur, à laquelle il lance un sourire ravi ponctué d’un bref rire enfantin. L’âge de l’innocente. La pureté de l’âme. Cette période durant laquelle l’enfant ne vit pas, il rêve…

- Amy ?

- Oui ? Répond cette dernière.

- Tu crois qu’on sera toujours ensemble ? Demande-t-il.






Amusée par cette remarque, la jeune adolescente rejette sa lourde chevelure d’ébène derrière son dos, cascadant sur ses épaules dénudées. Elle s’assoit calmement dans l’herbe et prend le temps de méditer un instant, avant de finalement souffler :

- Je l’espère…

La force de l’espérance, la volonté d’y croire. Ces âges où tout est encore possible révèle leur force et leur candeur. Ils ne sont que des gamins et ils n’ont pas peur. Ils ne sont que des gamins, et ils ont encore le courage d’espérer là où l’adulte a déjà tout abandonné. Car peu importe le chemin qu’ils emprunteront, tant que l’un reste la main logée dans celle de l’autre, plus rien n’a vraiment d’importance. Ensemble, et c’est tout. Une simple promesse à un âge où l’amour ne connait pas encore ses limites. Un serment tissé par l’espoir…






- Tu espères seulement ? Boude-t-il finalement, déçu par cette réponse qu’il juge évasive.

Attendrie par sa moue renfrognée, elle se relève légèrement et lui ébouriffe tendrement les cheveux, comme à chaque fois qu’il proférait la moindre bêtise.

- C’est une promesse…

Le sourire de Tyler s’élargit. Elle était sa sœur, son complément et son oxygène. Elle était sa sœur, et il la croyait…

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-104-  posté le vendredi 18 avril 2008 13:54




Côte à côte dans l’herbe fraîche qui tapisse le sol, les deux enfants s’observent, s’amusent et tentent d’apprécier le temps qui passe à travers les mots lâchés, à la rencontre de l’autre. Ils jouent à comprendre la vie, s’amusent à la déchiffrer. Le désespoir  ne les touche pas encore. La signification du mot même n’a aucun sens pour eux. Ils en connaissent la définition sommaire, mais sont fondamentalement incapables d’en déterminer le véritable sens, et de l’appliquer à quelque chose de leur quotidien. Ils sont forts, et paradoxalement si faibles. Protégés et encore libérés de toute contrainte, ils profitent de l’espoir que leur apporte l’avenir… Leurs yeux ne leur permettent pas de voir. Seulement de deviner. Leur ouïe ne leur permet pas d’entendre. Seulement de soupçonner. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Tout va bien, puisqu’ils sont ensemble…





Epanouie parmi les fleurs, Amy jette un bref regard à son petit frère. A l’aube de l’adolescence, elle a finalement commencé à la comprendre, cette vie. Tout ne va pas si bien, tout n’est pas si rose. Elle a conscience, chaque soir, des terribles disputes qui opposent ses parents. Elle a conscience, chaque soir, des coups qui fusent sur un visage déjà tuméfié. Elle a conscience, chaque soir, des larmes qui roulent sur sa joue avant de venir mourir sur le parquet sombre de sa chambre. Elle a désormais conscience, chaque minute, de la sombre réalité que lui avaient jusqu’alors dissimulée ses yeux…





Ecartant ses souvenirs pour les faire disparaître dans un coin isolé de son esprit, Amy se retourne et se retrouve à plat ventre, arrachant ça et là de petites touffes d’herbe qu’elle balance à son frère qui rit à gorge déployée. Elle aime ces instants près de lui, sa gaieté et sa jovialité infantile. Elle a besoin de sa présence pour se prouver qu’elle existe. Elle a besoin de sa présence pour se prouver qu’elle vit… Il lui apprend la joie à travers ses sourires. Lui enseigne le bonheur à travers ses mimiques. Lui intime de vivre, pour continuer à jouir de sa présence…

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-105-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:02




Cet enfant est sa muse, son ange. Une partie d’elle qu’elle ne peut se résoudre à effacer. Qu’elle ne pourra jamais oublier. Elle l’aime. Pas forcément comme il le faudrait, ni comme elle le devrait, mais qu’importe. Ce ne sont que des enfants, ils ont encore tout le temps devant eux pour appréhender leur futur. Les sentiments ne sont rien d’autre que des sensations nouvelles. Une découverte qui vaut s’en doute la peine qu’on s’y intéresse. Elle ne le laissera jamais tomber. Jamais… Cette promesse n’a pas été prononcée à la légère. Ce n’est pas du vent. Elle a juré qu’elle serait toujours là, et compte bien honorer ses paroles. Il ne sera jamais seul…





- Qu’est ce que tu fais Tyler ? L’interroge-t-elle en le regardant s’emparer d’une rose rouge avec précaution.

L’enfant l’écoute d’une oreille distraite. Il ne sait pas encore ce qui motive ses gestes. Il exécute simplement ce que lui dicte sa raison. Il se rapproche d’Amy et s’entaille lentement le doigt avec l’épine tranchante de la fleur. Il réprime une grimace pouvant témoigner de sa légère douleur, et laisse apparaître un sourire rayonnant sur ses lèvres.

- Je suis déjà ton frère de sang, déclare-t-il avec toute la sincérité dont il est capable en lui tendant la rose écarlate. Je voudrais aussi être ton frère de cœur…






La déclaration est tellement belle, tellement innocente qu’Amy ferme un instant ses yeux sombres pour empêcher les larmes d’humidifier son visage. Leur relation est un tout, un amour fraternel pur et à la fois si simple. Quelque chose de rare et d’unique. Quelque chose qui ne devrait jamais finir. Quelque chose lié par la sincérité d’une promesse… 





Elle accepte la fleur avec plaisir et la tient un instant entre ses doigts fermés sous le regard ravi de son frère la contemplant, immobile face à elle et heureux d’être accepté par celle qu’il considère comme la personne la plus importante à ses yeux. Ils ne sont pas jumeaux, mais leur relation l’est devenue pour eux… Les épines dures et coupantes s’enfoncent dans la paume de la jeune fille comme dans du beurre trop mou. Quelques gouttes de sang s’écoulent doucement au creux de son poing serré. Elle observe le spectacle sans broncher. Cette promesse a été faite dans le sang. Un jeu que les enfants adorent et auquel ils accordent une importance démesurée. Parce que pour eux, le sang ne peut mentir là où les paroles ne savent que s’en accommoder. Un gage de loyauté dans un monde de mensonges voilés… Ils sont là. Et en cet instant d’éternité, ils sont heureux…

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-106-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:04




Tyler dévisage sa sœur, son regard trahissant une joie non feinte. A l’âge où l’enfant n’est pas encore en mesure de comprendre l’importance de la vie, il est en revanche totalement capable de se faire une idée de l’importance d’une promesse, désormais à jamais gravée dans la paume de chacun. Il devine sans savoir. Espère sans pour autant en être sûr. Il se fout encore pas mal de l’avenir, il ne pense qu’à jouer, rire et aimer. Sans réserve et sans condition. A cet âge, on est en droit d’aimer simplement parce que la personne le mérite. Peu importe que l’adulte lui, la méprise. L’enfant ne choisit pas par orgueil, par besoin ou pour s’assurer un bénéfice quelconque. Il aime simplement parce que cette personne mérite son affection. L’enfant ne juge pas. Il ressent…

- Tu as faim, lui demande tendrement Amy en souriant.





Pour toute réponse, son frère lui offre son plus grand sourire et acquiesce lentement. Amusée, la jeune fille se relève prudemment et se dirige à pas lents vers la maisonnette de briques rouges, suivie de près par un Tyler porteur d’une joie communicative. Elle loge soigneusement sa main dans la sienne et tout deux s’avance côte à côte jusqu’à l’imposante porte d’entrée, qu’Amy pousse d’un simple mouvement devenu machinal au fil des années…





Le hurlement a soudain retenti, strident et insupportablement aigu. Une voix de femme. Un cri d’horreur mêlé de détresse clouant sur place les deux enfants, tremblants.

- Maman, gémit Tyler, inquiet.

Amy jette un bref regard à son frère qu’elle essaye de rendre le plus confiant et rassurant possible ; bien qu’elle sache pertinemment qu’au fond, ses iris ne feront que davantage trahir l’angoisse qui lui tenaille la poitrine. La dernière fois qu’elle avait entendu sa mère pousser un tel cri, c’était lorsque son père avait failli la battre à mort, saoul à ne plus être capable de différencier sa propre fille de son chien. Cette violence l’a toujours effrayée bien plus qu’elle ne veuille toujours pas l’admettre. Elle tâchait d’être forte. Forte pour protéger l’innocence de son frère. Jamais ses yeux ne devaient découvrir un tel spectacle de débauche et de douleur. Jamais…

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