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-107-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:10




Calquant les battements de son cœur sur les balanciers réguliers de l’horloge, elle pose une main rassurante sur l’épaule de son petit frère, qui braque sur elle des yeux chargés d’interrogations informulées. Elle simule un petit sourire apaisant, et Tyler se radoucit légèrement. Si sa sœur n’éprouve aucune inquiétude vis-à-vis de la situation actuelle, il n’a lui-même aucune raison d’en avoir. Après tout, Amy sait bien plus de choses. Et par-dessus tout, il lui fait confiance.

- Reste là, lui intime-t-elle, je vais voir. Je pense que Maman a dû simplement se brûler en préparant des confitures.






Ses paroles sonnent tellement fausses qu’elle ne les croit pas elle-même. Pourtant Tyler obéit et la regarde s’éloigner sans esquisser le moindre geste. Tranquillisée par l’immobilité de son frère, elle s’éloigne d’une foulée nerveuse vers la cuisine, en essayant de calmer une nouvelle fois les battements de son cœur, qui tambourine dangereusement contre sa frêle poitrine. Elle a peur de ce qu’elle risque de découvrir. Principalement parce qu’elle connait l’étendue des dégâts provoqués par son père lorsque celui-ci était pris d’une colère noire. Mais également parce qu’à force de pugnacité et de volonté à fuir la réalité sur la moindre de ses exactions, elle en avait fini par oublier les tournures que pouvaient prendre le mot « violence », ainsi que ses conséquences irrémédiables. Elle ne voulait voir que le côté blanc des choses et des gens, laissant à la face noire le soin de disparaître dans l’ombre, tapie au cœur même de l’invisible.





Mais de l’invisible temporaire… Qu’importe sa volonté de s’affranchir de la vérité, elle n’est plus l’enfant timide et aveugle d’auparavant. Elle se doit d’ouvrir les yeux. Se doit de voir et se doit de grandir... Elle se doit de comprendre pourquoi l’adulte fait autant souffrir pour alléger le poids de ses propres fardeaux.

Là où l’ange fait place au démon, les innocents souffrent…

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-108-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:14




Tremblante, Amy pose une main parcourue de spasmes quasi incontrôlables sur la poignée, qu’elle actionne lentement. A travers l’entrebâillement, c’est d’abord l’odeur rance et tenace du sang chaud qui la prend à la gorge. Elle parvient à réprimer in-extremis un haut le cœur et observe l’ébauche de la scène qui vient de se figer devant elle. Ce sang, elle est sûre que c’est celui de sa mère. Elle a peur, mais ne parvient pas à sombrer dans la folie de la panique. Un semblant de lucidité encore bien encré dans son esprit affolé, elle pousse cette fois-ci le battant de la porte, qui se trouve désormais grande ouverte.





Le spectacle qui se déroule devant ses yeux est étrange. Presque irréel. Les rôles semblent inversés, les corps immobilisés en des endroits où ils n’auraient pas dû être. Encore une fois leur conversation s’est envenimée, encore une fois, le coup porté par son père a atteint sa cible de plein fouet. Mais cette fois-ci, ce n’est pas le corps endolori et meurtri de Mme Andrews qui git lamentablement au sol... Pataugeant dans sa propre mare de sang, toute la violence brute de l’homme qui se disait être son père venait à jamais de s’évaporer. La tête fracassée, étendue près du rebord ensanglanté de la gazinière, et le corps immobilisé dans une position grotesque reflètent la réalité de l’instant. Pour la première fois depuis bien longtemps, leur mère s’est rebiffée. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle a su réapprendre à dire non… L’esprit tourbillonnant de questions, Amy comprend. Sa mère vient de sauver sa propre vie, au détriment d’une autre. Il fallait bien que cela arrive un jour après tout. C’était l’un, ou l’autre…





Des bruits de pas rapides se rapprochent de plus en plus, et sous le regard doublement surpris d’Amy et celui, totalement perdu de Mme Andrews, une frêle silhouette se dessine derrière la porte de la pièce. Plus pâle que le cadavre allongé pitoyablement au sol, Tyler dévisage tour à tour sa sœur, puis sa mère, laissant de temps à autre son regard se figer sur le corps qui git sur le carrelage frais. L’innocence perd soudain de sa pureté, la jovialité de sa sincérité. En l’espace d’une demi-seconde, le monde derrière lequel il s’était construit vient subitement de s’écrouler… Puisque l’enfant n’est pas à même de comprendre les raisons qui sont à l’origine de ce brusque désordre sentimental, son regard lui, ne se satisfait que d’une seule et une unique chose : ces deux corps, l’un chaud et vivant et l’autre froid et bientôt rigide. Il ne comprend pas, et n’arrive même pas à échafauder l’ébauche d’une réponse. Tout ce qu’il conçoit réellement, c’est que quelque chose vient à jamais de se briser. La pureté d’une enfance perdue, à jamais gâchée par celle même qui lui a donné le jour. Ni pourquoi, ni comment. Seulement une scène de laquelle découle une infinité de solutions. Mais il n’arrive qu’à en retenir qu’une. Meurtrière…





L’enfant grandit trop vite. Il s’égard, trébuche sur son chemin. Se perd…
Tente de s’abandonner à la seule réalité qui le raccroche à ce monde. Sa sœur…

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-109-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:21




Tyler ouvre brusquement les yeux et observe avec surprise l’endroit dans lequel il se trouve, adossé au canapé clair. De devoir se replonger ainsi dans le passé ne lui fait plus vraiment mal. Il y a bien longtemps qu’il s’est accommodé de cette douleur étrange.

L’enfant qu’il était a fait place à l’adulte bien trop tôt. Bien trop rapidement. En bien peu de temps, il a appris à haïr, mépriser et rejeter ce lien maternel. Il lui fallait un responsable. Un moyen matériel et physique pour se raccrocher à cette vérité ténue. Tout ça par simple manque de discernement. Par pure cécité infantile. Au bout du compte, il  n’a su que se murer dans l’atrocité du moment, et n’a jamais pu en sortir. Désormais, il était sans doute trop tard…Etrangement, il avait réussi, dans l’espace d’une même journée à perdre à la fois un père, et une mère. Définitivement oublier la présence de l’un, et la confiance qu’il avait placée en l’autre.






Tracassé par cette soudaine bouffée mélancolique, il se relève avec la lenteur de celui qui ne sait pas encore que faire de ses journées. Ni cours, ni boulot et la soirée qui approche à grands pas… Sans vraiment s’en apercevoir, il devine qu’il va encore passer sa nuit accoudé au premier bar venu, à boire comme un alcoolique de bas étage. Après tout, c’est sans doute l’une des seules choses qu’il arrive encore à faire dans sa plénitude. Une petite échappatoire dans le chaos d’une vie. Rien de plus, et rien de moins…





Excédé par la lenteur de ses gestes, ralentis par ses muscles endoloris, il se force à accélérer le pas. Il s’empare des clefs de la voiture qui traînent sur l’étagère de l’entrée et s’engouffre par l’ouverture laissée par la porte entrebâillée. Il se demande bien encore pourquoi il s’échine à utiliser le véhicule pour se rendre en ville, sachant pertinemment qu’une nouvelle fois, il serait totalement incapable d’en reprendre le volant et devrait appeler un taxi… La seule chose lucide qu’il était encore et toujours en mesure d’effectuer. Il ne sait ni pourquoi, ni comment d’ailleurs. Enfin si, il sait. Mais se force à rejeter cette idée loin. Très loin, à l’abri derrière ses sautes d’humeur et ses froides colères répétitives…





L’enfant pleurait, désormais l’adulte se tait.
L’enfant gémissait, maintenant l’adulte méprise.
L’enfant extériorisait, dorénavant l’adulte encaisse.






Il se contente de sombrer. L’océan de sa folie n’a sans doute plus de limite et il s’en moque éperdument. Tout ce qui l’importe désormais, c’est de montrer à la face du monde que la vie n’est qu’une enflure. Qu’un déchet bon à être à jamais oublié par tous ceux qui l’ont subi. Sa descente aux enfers a été volontairement choisie. Un choix délibéré, guidé par les tristes aléas d’une vie. Une faute attribuée à l’une, une promesse oubliée par une autre, par la faute d’une autre. Sa vie, il l’a passée à être trahi par des femmes. Il trouve bien normal qu’il leur rende la pareille. C’est juste dans l’ordre des choses. Une situation désespérément absurde, dans un monde pitoyable…

Le sien…

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-110-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:26




L’adolescent dévisage la jeune femme qui lui fait face sans masquer le sourire moqueur qui nait doucement sur ses lèvres. Sa réplique a eu l’effet escompté et il ne peut que s’en montrer satisfait.

- Tyler, soupire Amy, excédée. Je ne crois pas que Maman t’ai élevé comme ça…

Surpris, Tyler écarquille les yeux et fronce les sourcils. Ça faisait bien longtemps qu’il n’avait plus de mère. La seule chose que ces deux êtres ont encore en commun, ce sont les quelques minutes qu’ils partagent encore lorsqu’ils se côtoient, durant les repas. De rares minutes qu’il juge cependant bien trop longues. Sa vision le répugne, et bien que sa sœur lui ait maintes fois expliqué les raisons de cet incident, il persiste à déverser sa rage sur sa génitrice. Peu importe que son mari la battait. Pour lui elle sera et restera toujours l’assassin de son père. Accident ou non. Circonstances atténuantes ou non. Légitime défense ou non.





- Je n’ai pas de mère, boude-t-il.

Le regard consterné qu’Amy lui renvoie finit définitivement de l’exaspérer.

- Si je devais avoir une mère maintenant, ce serait toi. Alors arrête d’essayer de me rabâcher des choses que je sais déjà et dont je me fous totalement.

- T’es devenu un beau petit merdeux, ricane la jeune femme en lui ébouriffant les cheveux.

Les années ont passées, et pourtant leur relation n’a pas changé. Elle est même allée en s’amplifiant. Ils sont frères et sœurs, et paradoxalement bien plus. Une deuxième mère et une meilleure amie. Un ensemble simple au cœur d’un tout fusionnel.

- Je suis surtout devenu beau oui ! S’enorgueillit-il.

- Ferme ton claper Monsieur Modestie, si tu ne veux pas un jour tomber lourdement de ton piédestal déjà bancal.

Tyler lui sourit tendrement et entreprit de remettre de l’ordre dans sa crinière brune, dérangée par la bourrade affective de sa sœur.






- Pourquoi tu fous toujours le bordel dans mes cheveux dès que je dis quelque chose de travers ? Soupire-t-il en se battant avec un épi des plus coriaces.

Amy rit doucement et dépose un rapide baisé sur la joue de son frère, qui accepte le présent avec plaisir.

- Que t’es con quand tu t’y mets, se moque la jeune femme.

- Je te signale qu’on est sortis du même endroit, alors si j’étais toi je ne m’étalerais pas trop sur de vulgaires suppositions sans fondements.

- Tsss, mais c’est presque qu’il se rebellerait, déclare-t-elle en pointant un index accusateur devant son nez. Alors jeune homme, une soudaine poussée hormonale ? La puberté te travaille ?





Devant tant de moquerie, l’adolescent rougit tout d’abord jusqu’à la racine, avant d’adopter une moue boudeuse. Sa meilleure arme contre les facéties de son aînée : faire la moue avec classe et conviction. Un domaine dans lequel il excelle, quelques soient les circonstances.

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-111-  posté le vendredi 18 avril 2008 14:32




- Allez bille de clown, arrête tes jérémiades de petit garçon susceptible. Tu sais bien que ça marche toujours avec moi.

Ravi d’avoir pu faire tourner la situation à son avantage, il se relâche et son visage retrouve son habituelle sérénité.

- J’exige des excuses officielles, déclare-t-il en un sourire.

- Manquait plus que tu exiges, tiens ! S’exclame-t-elle. A ce train là, tu as plus de change d’écoper d’un pied au coup express que de quelconques excuses…

Le sourire qui fend son visage dément le sérieux de ses dires. Une nouvelle fois, sa main se retrouve dans la tignasse noire de son cadet et sème le désordre, malgré les vives protestations du cobaye.






- Je t’aimais bien, avant ça, soupire-t-il alors qu’il se voit obligé de renouveler la précédente opération.

- Je crois que tu n’as toujours pas fait connaissance avec la brosse qui poireaute dans la salle d’eau…

- Les brosses c’est pour les filles, râle-t-il.

Amy lève les yeux au ciel, avant de rapidement répliquer :

- T’as raison, lorsqu’on t’emmènera chez le coiffeur pour te faire tondre quand il sera devenu impossible d’en démêler les nœuds, tu seras vraiment devenu l’idéal masculin de toutes les filles. C’est bien connu, ajoute-t-elle, un brin malicieuse, la longueur des cheveux détermine le sex-appeal chez les hommes…

- C’est pas beau de se moquer, s’offusque Tyler.





Il accompagne sa déclaration d’une grimace éloquente et se passe une dernière fois une main assurée dans sa crinière et soutient le regard de sa sœur, décidé à camper sur ses positions. Têtu, obstiné et borné dans l’âme…

- Brosse égal fille, résume-t-il.

- Stupide égal Tyler, continue sa sœur.

Une petite joute verbale dont Tyler se révélait encore être le grand et l’éternel perdant. Le jour où il parviendrait à lui couper le sifflet, il s’était promis d’utiliser une brosse. Par fierté il ne lui avait pas fait part de ce pari personnel des plus farfelus, mais au fond, s’il ne pouvait utiliser une brosse, c’était entièrement de sa faute…

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