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-117-  posté le lundi 12 mai 2008 00:42




Sans doute est-il trop tard pour rattraper ce temps perdu à essayer de mettre de la distance. Le temps a passé, et ne l’a jamais attendu en chemin. Il se fiche des hommes, et avance, sans jamais regarder derrière lui. Oui, ne pas regarder en arrière et foncer tête baissée vers un avenir différent... C’était ce qu’il avait jugé bon de faire pour fuir sa situation et ses problèmes. Pour délaisser son frère afin d’oublier ce qu’il n’aurait jamais pu devenir. Au bout du compte, cela ne lui a servi qu’à ouvrir les yeux sur ce qu’il était vraiment, et ce qu’il continue probablement d’être. Un être incapable de décision, bon à seulement vouloir répéter la vie qu’a été celle de son double. Il avait voulu être lui, et n’avait trouvé pour ce soustraire de cette obsession irréalisable que la méchanceté, la délinquance et finalement la fuite. Un ultime recours, une ultime faiblesse et une lâcheté infinie. Il a passé sa vie à fuir quelque chose qu’il avait toujours voulu être…





Il n’est pas assez fort pour prouver au monde qu’il peut lui aussi être quelqu’un. N’est pas assez combatif pour se prouver ce qu’il est, à sa propre personne. Il est faible. Il est lâche. Il est perdu. Et par-dessus tout, il est seul…

Il réalise stupidement que tout ce temps inutilement gâché à vouloir se cacher cette situation de laquelle il ne s’est jamais vraiment sorti, ne lui aura été d’aucun véritable secours. La seule chose positive qu’il a pu vraiment réalisée, c’est de s’être reconstruit une vie. De s’être sorti des emmerdes sans l’aide de quiconque. Mais il n’a jamais su se détacher de ce sentiment d’infériorité mêlé à l’admiration qui l’a toujours lié à son jumeau. Il a pourtant si longtemps essayé, mais sans résultat notable. La véritable raison à son retour ici ne prend alors sa source que dans son incapacité à comprendre pourquoi il n’arrive pas à se détacher de cette emprise à la marque invisible. Il cherche à comprendre. Après tout, il n’est jamais trop tard pour apprendre à vivre…






Il lâche un soupir consterné et sort de ses pensées moroses. Il en a assez de s’apitoyer sur son sort comme un gamin de 8 ans, incapable d’assumer ses craintes et ses angoisses et de les affronter. Il est en âge de faire face sans courber les épaules. Ou tout du moins, il s’en croit capable. Mais que fait-il depuis qu’il est revenu en dehors de se lamenter et de ruminer le passé à s’en faire mal au crâne ? Un sourire triste s’étire lentement sur ses lèvres entrouvertes. Que vaut la vie si elle est vouée à répéter celle vécue par un autre ? Que vaut l’avenir si on est incapable de se détacher du passé ? Que vaut l’espoir si l’on est fondamentalement condamner à croire qu’il nous a fuit ?

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-118-  posté le lundi 12 mai 2008 00:45




Il ne sait plus que penser, et pire que faire. Pourtant en arrivant ici, il était sur de ses pensées et de ses opinions. Désormais ces derniers s’embrouillent et deviennent d’une incohérence sans pareil. Comme si la boussole qui lui avait permis de tenir jusqu’ici s’était soudainement déréglée. Ni brisée, ni anéantie, simplement déboussolée. Quoi de plus ironique pour une boussole après tout…





Après quelques nouvelles minutes de réflexion, il se décide enfin et se lève avec une lenteur infinie. Quelque chose le tracasse encore. Bien plus qu’il ne l’aurait pensé. Quelque chose qu’il s’était pourtant promis de ne pas toucher, ne pas approcher. Ce même quelque chose qui a su illuminer auparavant la vie de son frère. Une femme. Une crinière brune cascadant sur des épaules frêles et un corps encore svelte. Des yeux gris et distants, mais paradoxalement si chaleureux. Il ne devrait pas, il le sait pertinemment, mais pourtant une force le pousse en avant. Il s’était promis de ne plus copier, de ne plus toucher les choses qui furent liées d’une façon ou d’une autre à son jumeau. Mais cela semble au dessus de ses forces. Après tout, il n’est qu’un homme. Faible, seul et misérable…





Pourquoi devoir se contenter de toucher avec les yeux lorsque l’on peut obtenir bien plus ? Pourquoi devoir suivre des directives auto-imposées maintenant qu’elles n’ont plus de raison d’être ? Pourquoi avoir passé toutes ces années à fuir un destin qui aurait du être le sien ? Désormais son frère n’est plus. Désormais c’est à son tour de pouvoir savourer la vie dans toute sa splendeur. Désormais, il est se fait un devoir de poursuivre ce que son défunt jumeau n’a pu accomplir dans sa plénitude. Jetant son mégot, il se relève doucement et s'éloigne d'un pas sûr...





Il semblerait qu’il doive finalement s’éterniser plus longtemps de prévu dans cette ville au passé amer. Les rancœurs s’évaporent, les blessures cicatrisent, l’avenir laisse entrevoir la magnificence de l’espoir.

Au loin, un oiseau étend ses ailes et se laisse porter par le courant ascendant de la vie…

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-119-  posté le lundi 12 mai 2008 00:50




Finalement surpris plus que choqué ou bien blessé, Tyler foudroie la jeune femme qui se tient à ses côtés du regard. Qui est-elle pour oser réapparaitre et lui balancer des sourires chaleureux et mièvres à en vomir ? Qui est-elle pour venir remuer le couteau dans la plaie. Qui est-elle vraiment, au fond ?

- Tu n’as pas changé d’un pouce Tyler, murmure-t-elle doucement après l’avoir détaillé d’un rapide coup d’œil.

-
Détrompe-toi, réplique-t-il avec véhémence. Je suis maintenant en âge de te faire payer bien des choses…

- Me faire payer ? Déclare-t-elle en éclatant d’un rire cristallin. Me faire payer quoi ? Ta propre bêtise ou ton incapacité à sauver ceux qui te sont chers ? Evite de confondre colère et stupidité s’il te plait.






Un seul et unique regard noir, chargé de mépris, répond à cette tirade blessante. Blessante parce que troublante, blessante parce que fondamentalement vraie. Il est incapable de se détourner des images du passé. Il nage depuis trop longtemps, seul dans l’immensité sombre de son propre océan. Non, il s’y noie. Il coule, enchaîné à ses doutes et ses préjugés. A ses chagrins et ses blessures. A son incapacité à pardonner l’innocence des autres. Il coule, et il coule seul. Sans personne pour lui porter secours, puisqu’il n’y a plus personne à secourir…





Il veut sombrer et fait tout pour y parvenir. La seule chose qui arrive encore à le relier à cette vie à la futilité troublante, c’est de savourer la souffrance qu’il est en mesure d’affliger à ceux qui l’entourent. Et plus particulièrement à toutes ces femmes aux visages lubriques et malsains. Ces femmes qui ont su causer sa perte. Et l’une de ces femmes se tient en ce moment même devant ses yeux, resplendissante derrière ses sourires hypocrites. Cette femme qu’il a su aimer. Cette femme qu’il a su détester. De l’amour à la haine il n’y a qu’un pas. Du chagrin à la douleur, il n’existe aucune limite. Ces deux états sont tellement proches l’un de l’autre qu’ils en deviennent presque confondus. Il est tellement facile d’atteindre l’un lorsque l’on a connu l’autre. Tellement facile…

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-120-  posté le lundi 12 mai 2008 00:54




Sans vraiment s’en rendre compte, il a ressenti ces deux états avec tellement d’aisance que de les sentir en permanence près de lui fait désormais parti de son pain quotidien. La stupidité a su engendrer l’amour. L’amour, la haine. La haine, le désespoir, le chagrin et la douleur. Après avoir expérimenté tous ces domaines, il ne lui reste décemment plus que la colère dans laquelle se réfugier. Une colère froide en permanence éveillée, toujours prête à frapper. Il a toujours eu une préférence prononcée pour l’usage des mots plutôt que des poings. Les blessures morales font d’autant plus mal que les blessures physiques. Il est le premier à le savoir…

-
Toujours aussi pitoyable Gwen, crache-t-il. Encore et toujours incapable d’utiliser ne serait-ce qu’un dixième de ton cerveau d’une manière correcte. Mais ça me semble normal après tout, les salopes ne savent pas faire grand-chose de leurs dix doigts. Il semblerait d’ailleurs que votre seul talent se résume à tout ce qui pratique dans un lit…






Les mots frappent. Froids. Durs. Directs et francs. Ecarquillant les yeux sous la vision d’un passé enfui et douloureux, Gwen encaisse le coup avec difficulté. Ce n’est pas la phrase même qui lui fait l’effet d’une douche froide, mais la manière dont elle a été prononcée. Comme si tout le mépris et la frustration d’un homme s’était brusquement condensée, pour venir percuter sa cible de plein fouet. Elle le savait borné, mais de le voir ainsi enfermé à double tour derrière une prison de colère la remplit brusquement d’effroi. Elle s’est lourdement trompée, il a changé, il est différent. Différent à faire peur.

- Pourquoi Tyler ? L’interroge-t-elle, les yeux emplis d’une crainte nouvelle.





- Excuse-moi d’avoir juste balancé involontairement la vérité…

Une nouvelle fois, les yeux noisette de la jeune femme se figent, grands ouverts. Il n’a toujours pas pardonné, et à encore moins tourné la page. Pour tout dire il ne l’a même pas effleurée. Il ne le veut pas, ou alors ne le peut pas. La réponse n’a pas vraiment d’importance, vu que tout ce qui en résulte revient strictement au même. Il a déjà tout perdu, alors à quoi bon s’échiner à poursuivre des fantômes lorsque les vivants sont là pour lui rappeler ses fautes. Tout se paye un jour, tout. Lui aussi a payé, plus que quiconque… Sa propre stupidité l’a bien emmené à détester sa vie et à mépriser celle des autres, n’est-ce pas déjà bien suffisant ?

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-121-  posté le lundi 12 mai 2008 00:59




Jusqu’où faut-il qu’il aille pour qu’on lui foute définitivement la paix ? Jusqu’où doit-il s’enfoncer dans l’indifférence pour qu’on l’oublie, lui et son attitude hautaine ? Ce pauvre chiant miteux et errant, déambulant, perdu loin des sentiers qui forgent une vie. Ces sentiers qu’il ne fait que croiser, de temps à autre, au détour d’un chemin, mais sans jamais les emprunter. Il se contente de les longer, de les éviter autant que possible. Se tenir loin des hommes, c’est assurer un avenir solitaire. Peu importe ce qu’il adviendra, il ne veut pas de leur compagnie. Il l’a rejette et la fuit. Bien heureux celui qui parviendra à approcher sans se faire bouffer à la première occasion. Sauvage, la bête l’est, et compte bien le demeurer.





L’inconnu l’intimide, l’inconnu l’effraie. Il ne veut pas se détacher de son passé, de ses souvenirs, et s’y arrime comme si c’était la dernière chose à laquelle il voulait croire. Il ne veut pas franchir le pas, passer de l’obscurité à la lumière et arpenter à son tour les chemins tortueux de la vie. Cet effort est au dessus de ses forces, au dessus de sa volonté. Se laisser sombrer est un acte tellement plus simple. Tellement plus lâche…

- Je ne l’ai pas tuée…, bredouille Gwen après un instant de silence pesant.

- Ta gueule.

- Mais…

- Quelle partie de « ta gueule » tu ne comprends pas au juste ? Rétorque-t-il sans lui laisser le temps d’argumenter et de déblatérer sur des choses qu’il considère comme totalement et irrémédiablement fondées.






La jeune femme se tait. Elle écoute le silence lui tenir lieu de réponse. Un silence pesant, et lourd de sens. Il lui en veut toujours, et sans doute beaucoup plus qu’elle ne l’avait sans doute imaginé. Lui qui lui avait donnée une chance. Lui qui lui l’avait aidée à sortir  du cercle vicieux de la prostitution dans laquelle elle avait plongé, tête la première. Lui qui désormais la haïssait de toute son âme. Alors qu’elle… Qu’a-t-elle su faire pour lui prouver à quel point elle l’aimait ? Qu’a-t-elle fait, à part le faire plonger dans ce gouffre, sans possibilité de retour ?

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