
Le combiné collé
à l’oreille, les sonneries monocordes du signal
d’attente résonnent inlassablement produisant cet
éternel son désagréable et ennuyeux à
mourir. Ethan ne me quitte pas des yeux et abat contre la porte son
poing fermé, qui percute la vitre avec violence. Je lui
dédie un regard haineux avant de ne finalement plus lui
porter la moindre attention. J’en arrive même à
me demander comment on a pu en arriver là. Si
j’observais la scène d’un regard
extérieur je suis quasiment sûre que je me
haïrais en cet instant précis, à vouloir jouer
les enquiquineuses avec un ami borné et ô combien
susceptible.

Dans le fond, nous ne sommes que deux gamins boudant pour un oui ou
pour un non. Deux vulgaires et simples gosses… Mais tant
pis, après tout, foutre le merdier là où je
pose mes pieds fait parti de mes attributions premières. On
fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, et malheureusement,
pour moi et les autres, je ne suis née, ni avec une
auréole dorée au-dessus de la tête, ni avec ce
caractère si agréable et enjoué
apprécié de tous. Je suis simplement née telle
que je devais l’être. Le destin ne se choisit pas
dit-on. Tant pis pour moi, et tant mieux pour les autres.
Je reste encore
quelques secondes immobile, le bras droit toujours fléchi et
l’autre pendant inerte le long de mon corps. Je pousse un
énième soupir de frustration lorsque la voix
familière de Kali s’élève depuis le
mobile. J’ai toujours cordialement détesté
devoir poireauter à l’autre bout du fil pour
écouter un stupide message préenregistré
débitant sans interruption une déclaration monotone
et connue sur le bout des
doigts.

Je raccroche
sans douceur et fourre l’appareil dans ma poche. Fusillant
une dernière fois Ethan du regard, je me décide
à faire demi-tour. Je n’ai pas encore
décidé si cela vallait vraiment la peine de me lancer
dans l’ascension jusqu’au balcon de
l’étage supérieur. Jaugeant la hauteur me
séparant de ce dernier, je renonce à cette
pensée avant même d’avoir eu la moindre
idée de sa mise en application. Je suis peut-être
stupide, mais pas encore suicidaire.
- Crétin, ai-je finalement soufflé avant de
m’éloigner.

Tournant la tête pour
visualiser le chemin à emprunter, je percute de plein fouet
quelqu’un sans m’être jusqu’alors
aperçue de sa présence. Je recule d’un pas et
mon regard se pose sur une silhouette imposante. L’homme qui
se tient en face de moi me sourit gentiment, comme à une
enfant qu’il aurait sincèrement souhaité aider.
Sans véritablement m’en rendre compte, je le foudroie
du regard, en réponse à cette complaisance des plus
mièvres. Je ne suis pas une gamine. Ou alors plus, et je ne
supporte pas d’être encore considérée
comme telle par des adultes surprotecteurs.
- Tu vas bien ? Me demande-t-il.
- Ça ira, ai-je froidement
répondu.
- Mon fils fait encore des siennes on dirait, constate-t-il
en esquissant un petit sourire tout en portant son regard vers
Ethan, adossé contre la porte
vitrée.

J’hoche distraitement la
tête et mon regard rencontre celui de l’homme
solidement charpenté qui se tient en face de moi. Je
n’ai jamais vraiment pu apprécier Matt Jones, et ce
n’est vraisemblablement pas les relations qu’il
entretient avec ma pétillante amie rousse qui risque de me
faire changer d’avis. Bien au contraire. Plus
j’apprends à connaître cet homme, et plus
j’éprouve de l’aversion pour tout ce qu’il
représente. On ne peut s’obliger à aimer tout
le monde, ou alors la vie deviendrait d’une affligeante
banalité.



Tako-Kawaii
mer 23 jui 2008 22:57